Le bagne français, machine à faire le vide - Texte

Modifié par Lucieniobey

Londres s'entretient avec un détenu modèle nommé Marcheras, infirmier de sa condition, ayant beaucoup voyagé lors d'évasions passées...

— Les bons, les mauvais, les brutes, les brebis perdues, nous tournons tous, ici, dans un cercle vicieux. Nous n’avons plus de boulets aux chevilles ; mais, sitôt que nous battons de l’aile pour nous élever, une corde invisible nous ramène au fond du trou. À part le feu, nous sommes bien les damnés que représentent les images catholiques.

Entendez-moi. Je ne dis pas que je sois venu ici sans motif. Mais je n’étais pas foncièrement mauvais quand j’accomplis mon premier voyage en Guyane (il sourit) à dix-huit ans ! J’avais tiré un coup de feu sans résultat et volé mille francs. Cela ne valait pas une pension de l’État, mais n’était qu’un geste. Mon âme, autour de cette tache d’un jour, restait blanche. Mais après quatre ans d’administration pénitentiaire, alors non ! je ne pouvais plus concourir pour un prix Montyon1. Ah ! fit-il d’un ton d’administrateur, la Guyane devrait être un Eldorado2. Songez que moi (il me désigne son matricule), je suis le 27.307. Un très vieux cheval ! On en est maintenant à 47.000. Cherchez une route, un chemin de fer, cherchez la trace de passage de quarante-sept mille blancs. On ne voit pas même leurs tombes. On aurait pu tout au moins élever une pyramide avec les ossements. C’eût été un souvenir !

Le bagne n’est qu’une machine à faire le vide. Et cette machine coûte quatorze millions par an à la France. [...] 

Dans les bagnes des États-Unis, regardez…

— Vous avez voyagé ?

— Assez, il faut bien employer son temps d’évasion.

— Dans les bagnes des États-Unis, ce n’est pas la même chose. On couche en cellule, la nuit.

— Vous y êtes allé ?

— Oui, mais un peu comme vous ici. Lors de ma première évasion, j’ai tenu à faire la comparaison. J’avais obtenu toutes permissions. Je ne m’étais pas présenté, évidemment, mon matricule de Cayenne à la main. Mais aux États-Unis, des dollars, un fin rasoir, un bon tailleur vous font un gentilhomme en une matinée…

On couche en cellule, donc pas de promiscuité. Si le fruit qui tombe dans un bagne américain n’a qu’une petite tache, cette tache ne s’étendra pas. Il y a des ministres du culte, des livres. On instruit l’homme. Beaucoup d’entre nous vont au mal parce qu’ils ne soupçonnent pas le bien. Les Américains leur cachent le mal et leur montrent le bien. L’homme se relève. S’il est illettré, on l’instruit. Quand il sort, un trousseau l’attend. On ne le jette pas à la porte, on lui trouve du travail. Il mange à sa faim. Il ne voit pas tuer devant lui un homme, à propos de bottes.


1. Prix Montyon : prix remis au XIXe siècle à des personnes considérées comme particulièrement vertueuses. 2. Eldorado : cité fabuleuse d'Amérique du Sud qui serait entièrement constituée d'or. 

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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